Du capitalisme au financialisme...

Publié le par Journal L'Autre-ment

Article paru dans le numéro 6 de l'Autre-ment en Mars 2008.

 

DU CAPITALISME AU FINANCIALISME...

 

    Depuis une quinzaine d’années, les fonds d’investissement se développent de façon exponentielle sur tous les marchés mondiaux. Cette nouvelle pratique financière vorace et sans limite fait peur…y compris aux adeptes du capitalisme.

    Rester vigilant à propos de la « hausse de la volatilité », flairer la « solidité des dividendes », ou encore anticiper la « valorisation des marchés actions ». Ainsi jargonnent les spécialistes du domaine des private equity (fonds d’investissement privé en capital) pour évoquer leurs stratégies de recherche de super profits.

    La pratique, bien qu’extrêmement complexe et perverse dans son application, peut se résumer facilement. Elle consiste à racheter une entreprise, en ayant massivement recours à l’emprunt, à la rentabiliser sur quelques années, pour ensuite la revendre avec une forte plus-value. L’application pure du fameux rachat avec effet de levier (LBO : Levrage Buy Out).

 

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    Tout le grand monde du capital y trouve son compte et se partage les jackpots : banques, managers spécialistes de la finance, et gros investisseurs. Ainsi, avec seulement un tiers d’argent frais en apport, parfois moins, ces fonds démarchent des dizaines de banques, qui, intéressées par des retours sur investissement importants, prêtent des grosses sommes sans réticence et à faible taux. Après avoir contracté des dizaines d’emprunts auprès de banques différentes, les fonds amassent des sommes colossales pour racheter des entreprises. Face à des offres de rachat défiant toute possibilité de concurrence, les entreprises sont littéralement absorbées. Le refus de rachat est quasi impossible pour ces entreprises, souvent choisies parce qu’elles sont en difficulté. Pour celles cotées en bourse, le principe consiste à les décoter pendant une courte période, dans le but de pouvoir les gérer de façon totalement privée.

 

    Quelques manageurs bien entraînés prennent en main l’entreprise, font en sorte que les dirigeants initiaux coopèrent, et appliquent la « rationalisation industrielle » sur un temps très court. L’entreprise est alors « mise sous tension ». Le personnel et la direction travaillent désormais sous la pression, avec le poids de la dette sur les épaules. Restructuration, dégraissage d’effectifs, optimisation de la production, délocalisation ; toutes les « vertus » de la rentabilité sont appliquées tambour battant dans cette optique unique de dégager un cash-flow optimum – nom trébuchant pour qualifier ces super profits - en revendant l’entreprise quelques années après.


    Les énormes plus values dégagées par ces opérations financières ont permis au phénomène de prendre depuis quelques années une ampleur folle. Les banques n’hésitent plus désormais à proposer des crédits bons marchés aux fonds – des banques comme la BNP ou la Société Générale misent même une partie de l’épargne de leurs clients -. Les fonds d’investissement bénéficient en outre des avantages fiscaux liés à l’emprunt dans de nombreux pays. Dans le même temps, les stratégies et les outils financiers sont de plus en plus performants.

 

    Les volumes financiers atteignent des niveaux faramineux. Pour le premier semestre de l’année 2007, ils constituent le quart des transactions dans le monde . Les plus grands fonds parviennent souvent à rassembler plus de 40 milliards d’euros pour racheter une entreprise.

 

    C’est ainsi que quelques spéculateurs voraces sévissent à l’insu des populations qui travaillent et produisent. Près d’un salarié sur quatre travaille pour des sociétés de fonds aux Etats-Unis. L’Europe suit le même chemin. Les plus grandes enseignes françaises (Picard, Le Printemps, Buffalo Grill, Yoplait…) ont déjà fait l’objet de rachats avec effet de levier.


    Aucun secteur n’échappe à ce que l’on pourrait comparer à une nuée de sauterelles se ruant sur une terre cultivée, avant de repartir ailleurs. Le domaine médical attire de plus en plus les fonds d’investissement. En trois ans, cinq groupes anglo-saxons ont racheté une centaine de cliniques privées en France . Les médias, la télécommunication, et même la culture, ne sont pas épargnés. En Europe, les fonds se sont déjà attaqués aux ensembles de chaînes câblées, à la téléphonie, aux services Internet, au monde audio-visuel… Ainsi, les installations de la BBC sont en ce moment entre les mains d’un des plus grands fonds britanniques. Un fonds vient récemment de racheter les droits des Beatles.

 

    Le secteur de la presse voit son heure se rapprocher dangereusement, ce qui laisse craindre le pire en terme de qualité de l’information diffusée, avec des objectifs de rentabilité encore plus poussés. En Allemagne, le groupe de presse Berliner Verlag, qui détient notamment le quotidien Berliner Zeitung, a déjà été racheté par des fonds britanniques… Contrairement à leurs habitudes, rares sont les économistes, et même les adeptes du capitalisme, qui mettent en avant les aspects positifs de cette financiarisation du marché. Seuls quelques fanatiques de la finance, et surtout ceux qui s’enrichissent à outrance grâce à la private equity, affirment que de telles pratiques contribuent à répandre une certaine prospérité, et une stabilité économique relative. Difficiles à concevoir avec des objectifs formulés exclusivement en terme de rendement à court terme, au détriment de toute notion de développement.


    D’autres affirment que ces pratiques « stimulent » l’entreprise, que l’excitation du challenge donne une impulsion certaine à l’entreprise. Sauf que ce challenge risqué n’engage pas seulement ceux qui le mènent. En plus des dégâts humains qu’une opération de LBO peut causer, l’engrenage du système rachat-optimisation-revente - 40 % des LBO se soldent par une revente à un autre fonds - peut tout à fait s’enrayer et exploser à la face des peuples qui finissent toujours par payer les pots cassés d’une crise économique.


    Ces structures à vocation spéculative demeurent pourtant les vedettes de la finance et continuent de se développer. Une expansion somme toute normale dans un système économique mondial exclusivement au service du capital. Pire encore, il semblerait qu’un cap soit franchi avec ce système des private equity, qui fonctionne selon les lois de la jungle, au-delà même de l’ « éthique » capitaliste, avec cette gestion de l’entreprise en marge de la bourse, de manière tout à fait privée, dans une optique uniquement financière. Un échelon supplémentaire vient s’ajouter au monstrueux édifice de la finance, reléguant plus bas encore les travailleurs, la production, les notions de développement…

 

    Les fonds d’investissements poursuivent finalement la logique capitaliste qui semble basculer vers l’enfer du « financialisme » : un monde de « liquidité », de spéculation mécanique sur des dettes fictives ; un monde totalement dématérialisé de sa dimension humaine. Et malheureusement, les exploits financiers de ces prédateurs insatiables et invisibles risquent d’avoir des répercussions sociales de plus en plus visibles…

 

Samuel

 

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Photo : Colère et force des ouvriers de continental devant la bourse le 18 Mai 2009.

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