Bon anniversaire Paris 13 !

Publié le par Journal L'Autre-ment

 

Article paru dans le numéro 1.1 (11) de l'AutreMent

en Fevrier 2011

 

Bon anniversaire Paris 13 !

 

 

« Celui qui est prêt à sacrifier un peu de liberté pour obtenir un peu plus de sécurité ne mérite vraiment ni l’une, ni l’autre. » 
(Benjamin Franklin, 1706-1790) 

   C’est une façon particulière de célébrer les 40 ans de l’université de Paris 13 : offrir au campus de Villetaneuse une clôture de plus de deux km de long. La décision a été prise unilatéralement par la Présidence de Paris 13 suite à deux agressions commises en décembre 2009 et mars 2010. Corollaire de cette mesure sécuritaire, un dispositif de contrôle des cartes d’étudiant a été mis en place à chaque entrée du campus. 

   Erigée en quelques mois seulement, la clôture « en acier laqué couleur vert mousse » (comme l’indique le permis de construire) encercle depuis novembre 2010 l’ensemble du campus, soit une vingtaine d’hectares de terrain. Quelques parties de la barrière se dressent à hauteur de 2,10 m. Le reste de la clôture, mis à part un petit passage de « haie vive », culmine à 3,20 m de moyenne. Le tout coiffé de petits pics, discrets, mais sans doute très efficaces. Des portails coulissants assurent la continuité de la barrière et remplacent les anciens points d’entrée de la fac, désormais agrémentés, en outre, de petites guérites, pour parachever la sécurisation du campus.

Paris 13 - 40 ans

    Le campus de Villetaneuse est ainsi rentré dans le cercle, de moins en moins restreint, des facs rendues totalement hermétiques à leur environnement. En moins de trois mois, cette université s’est coupée de son espace géographique et urbain environnant. Une rupture nette et brutale. Une décision radicale, prise à chaud, sans aucune concertation ni réflexion. Suite aux agressions, le président de l’université, Jean-Loup Salzmann, affirmera aux médias, qui rôdaient alors autour de ces nouveaux faits divers dans le 9-3, que cette décision était «nécessaire  » et «à la hauteur de la gravité des agressions  »

    « Battons le fer tant qu’il est encore chaud », s’est sans doute dit le président de Paris 13, dont le plan s’est déroulé en trois actes : orchestrer une réunion publique dans l’amphithéâtre où a eu lieu l’une des deux agressions, en s’assurant de la présence des étudiants victimes et témoins, histoire de donner dans le registre de l’émotionnel ; puis quémander à Valérie Pécresse, ministre de l’enseignement supérieur, le financement de la clôture ; et enfin, faire voter à la va-vite le projet au Conseil d’administration, sans débat préalable, avec l’appui de nombreuses procurations de « personnalités extérieures », par ailleurs nommées par le président lui-même. 

    Un très éphémère collectif intersyndical et associatif a bien essayé de dénoncer ce passage en force de la présidence, et d’exiger des alternatives à la construction d’une clôture, comme la création de liens avec les cités environnantes (cours du soir, soutien scolaire, création d’une cellule de formation continue…), ou l’embauche de personnels supplémentaires (1.). De son côté, le Ministère a immédiatement débloqué 1,5 millions d’euros.Ensuite, tout est allé très vite. La déclaration préalable du permis de construire est déposée en juin 2010, et l’arrêté préfectoral de non opposition au projet, publié le 16 juillet. Dans le dossier de 7 pages relatif au permis de construire, rien n’est écrit. Mises à part une signature du président de la fac, et la mention «Compétence État  » sur la page d’ouverture. Également dans le dossier, les avis défavorables de la Mairie de Villetaneuse et de la communauté d’agglomérations de Plaine Commune, rendus anecdotiques par voie de conséquence. 

    Outre la non prise en compte des avis des collectivités locales, cette décision va à l’encontre de nombreux accords en matière de politique d’aménagement. Exit les grands principes de développement du territoire, tels que « respecter le visage du site »« imbriquer la ville et l’université », améliorer les réseaux de transports, énoncés dès 1970, lorsque le campus sort de terre. De même, la Présidence s’assoit allègrement sur le projet universitaire et urbain (PUU) de Villetaneuse, élaboré par divers partenaires publics, et contractualisé en 2001. Il s’agissait notamment «d’accroître le rayonnement de la faculté dans la ville  », de «maintenir une liaison piétonne au milieu du campus  », de «faciliter l’accès aux futurs transports en commun  » – tramway et tangentielle nord, prévus pour 2014 –, «d’assurer le développement conjoint et cohérent de l’université et de la ville  », notamment sur le secteur de la cité Allende (un des quartiers qui bordent la fac). 
Cloture Paris 13

    Aujourd’hui, une barrière de plus de 3 mètres de haut, ornée de pics, sépare l’entrée nord de la fac du quartier Allende. Le trajet de nombreux Villetaneusiens, qui passaient auparavant par le campus pour aller prendre le bus, est rallongé de plus d’un kilomètre. Le tracé de la clôture remet en question les aménagements prévus pour les futures dessertes de transport public. De plus, il empiète nettement sur les territoires du bailleur social de l’ODHLM93, de la voirie départementale, ou de Plaine Commune. Pour toutes ces raisons de forme, la municipalité de Villetaneuse et Plaine Commune ont tenté de saisir le tribunal administratif de Bobigny, demandant la suspension des travaux. Sans succès : lors de l’audience, tenue le 21 octobre 2010, l’avocat de l’université a invoqué le droit à la sécurité et la légitimité d’un projet financé par le ministère de l’enseignement supérieur. Et la ville a été déboutée le 8 novembre. 

    Après tout, pourquoi se préoccuper de la population locale, des collectivités, des associations et syndicats de la fac, quand un projet est labellisé « compétence État ». Le message est bien clair : la décision est prise. Et elle vient d’en haut. Qu’importe les conséquences de ce virage sécuritaire. Quelle place, quelle signification prend l’« université de Villetaneuse », ainsi barricadée face au reste de la ville? Quelle message adressé à l’extérieur? A-t-on des chiffres attestant qu’une clôture règle ce genre de problème? A-t-on la certitude que les agressions et autres incivilités commises dans le campus sont en réelle augmentation? Autant de questions esquivées par la Présidence de la fac.

    Dans le fond, cette décision a le mérite d’être claire, d’autant que la Présidence y a assorti le contrôle des cartes à l’entrée. À la question « de qui se protège l’université? », la réponse est limpide. Sanctuariser ainsi le campus le sépare d’une trop grande proximité d’avec les cités de Villetaneuse. Mieux que la barrière symbolique, qui prive déjà de nombreux jeunes de cité de l’accès à l’université, par des mécanismes de sélection sociale, ce « bareaudage à la républicaine» (2.) vient signifier aux populations de Villetaneuse que l’université est un autre monde. Un monde inaccessible, qui, de surcroît, a peur des populations des quartiers. Le message va droit aux jeunes enfants de Villetaneuse, qui, faisant du vélo sur les parkings de la fac, ou traversant cette université, ouverte sur leur ville, pouvaient s’imaginer un jour y rentrer. La clôture s’adresse aussi aux personnes extérieures, jeunes et moins jeunes, qui traversaient par la fac pour rejoindre leur domicile ou les transports en commun. Fini en outre l’accès à la bibliothèque ou aux événements publics organisés par les associations de la fac.

    Face aux projets de développement du campus « Paris Nord », et au carriérisme du président de Paris 13, M. Jean-Loup Salzmann, qui n’a pas raté ici l’occasion d’affirmer son attachement aux mesures sécuritaires, ces considérations n’ont certes que peu de poids. Ce dernier a réalisé ce que ses prédécesseurs avaient rêvé : faire séparation entre le campus et les cités. Finalement, cette clôture n’assure que la propre sécurité du Président : les problèmes pourront se passer à l’extérieur de la fac. Juridiquement, il sera tranquille. Alors qu’on pourrait réfléchir à des moyens de créer du lien avec les cités de la ville – et avec 1,5 millions d’euros, il est sans doute possible de faire des choses –, M. Jean-Loup Salzmann aura préféré marquer son passage à la Présidence de Paris 13 en transformant l’université en prison, pour ses 40 ans.

Samuel Idir (Article et Photo)
Ibn Sena (Illustration)

 

1. Convoquée par la Présidence de la fac en mai dernier, l’UNEF (Union nationale des étudiants de France), membre un temps de cette intersyndicale, s’est vite ravisée en se satisfaisant des fausses promesses de Jean-Loup Salzmann, comme l’internalisation de 7 personnels de sécurité – par ailleurs prévue bien avant cet épisode – et la constitution d’une commission sur l’aspect de la clôture. 
Les promesses d’une clôture « à visage humain », n’engagent que ceux qui y croient ! 
2. Ainsi nommé dans le permis de construire.

 

 

Publié dans Université-Ecole

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